St-Pierre-et-Miquelon (partie 1)
Rebonjour !
Debout de bon matin, on a déjeuné au motel grâce aux victuailles que
la gentille dame des lieux nous avait laissé la veille : pain de ménage et
confiture d’airelles maison. Pas méchant ! On est ensuite partis, laissant
derrière nous ce sympathique motel d’une autre époque.
Aujourd’hui, la Transcanadienne nous faisait serpenter entre mer et
montagne (ce qui nous a permis de voir qu’il était aussi tombé pas mal de neige
dans la région), jusqu’à un village/pit-stop au nom étrange, Goobies (Laurent,
tu aurais adoré). Après avoir mis de l’essence au giga-Irving de l’endroit, on
a quitté la route principale : c’était parti pour la traversée de la
péninsule de Burin ! Deux heures de paysage de toundra en montagne, serti
de lacs bleutés, avec des averses de neige en prime. Hypnotisant. C’est
incroyable à quel point il y a de beaux endroits dans cette province !
On a fini par déboucher à Marystown, la grosse ville un peu quelconque
du coin, où on s’est arrêtés pour prendre un Subway. Puis, on a fait les
derniers kilomètres le long de la côte jusqu’au village de Fortune. C’est de
cette petite localité endormie que partait le traversier pour l’archipel de
Saint-Pierre-et-Miquelon, un confetti de France perdu en plein golfe du
St-Laurent. Encore fallait-il trouver où se rendre pour prendre le navire, ce
qui n’était pas – chose curieuse pour un si petit village – très évident. Après un passage au bureau des
ferries, on s’est finalement rendus au port, où un bonhomme nous a donné
quelques explications sommaires. Pendant que Mémé gardait nos sacs, je suis
parti garer la voiture à l’autre bout du village (suivant les instructions du
gars), puis, comme nous étions quelques-uns à avoir stationné nos voitures
là-bas, on nous a ramenés en minifourgonette au quai. Pourquoi se garer aussi
loin alors qu’on aurait pu le faire pas mal plus proche, l’histoire ne le dit
pas, mais que voulez-vous, les voyages sont pleins de trucs mystérieux du
genre ! Tout ça parce que les
voitures ne sont pas permises sur les traversiers vers St-Pierre : on la
récupérerait au retour !
Après une petite attente, on a pris place à bord du Nordet, le bateau bleu-blanc-rouge
flambant neuf qui allait nous amener vers St-Pierre ! On a bien rigolé en
écoutant les instructions de sécurité traduites en anglais sur la télé :
l’accent franchouillard de la fille était à couper au couteau ! Ça, c’est
bien la France : alors que St-Pierre est entourée d’anglophones,
impossible évidemment de confier le mandat à l’un d’entre eux de faire la
portion anglophone des consignes de sécurité ! En soi, la vidéo ne
manquait pas de susciter le ridicule, car il mettait en vedette une élégante
jeune Française à l’air un peu nunuche qui souriait à pleines dents alors même
que retentissait l’alarme avertissant que le navire s’apprêtait à
sombrer !
La mer n’était pas particulièrement coopérative, et, tout au long de la
traversée, on a affronté de grosses vagues qui faisaient vivement valser le
bateau. Heureusement, personne n’a été malade ! Puis, après 1h30, on est
arrivés en vue du port de St-Pierre (enfin, ça dépend comment on calcule :
St-Pierre-et-Miquelon a son propre fuseau horaire, +30 minutes vis-à-vis
l’heure de Terre-Neuve !). On est débarqués du bateau à la pluie battante.
Après avoir passé les douanes en deux minutes, ça y est, on était
officiellement en France ! Quelle
impression bizarre que de se retrouver subitement chez les cousins, après avoir
arpenté pendant des jours une province aussi sauvage que Terre-Neuve et au
tempérament plus britannique que la Reine elle-même !
En sortant des douanes, on a rencontré par hasard l’un des employés de
notre auberge qui nous a offert de nous y emmener en auto. Compte tenu de la
pluie froide, ce n’était pas de refus ! On est embarqués dans la
fourgonnette où nous attendait Nathalie, la dame de l’auberge (et mère du gars
qu’on venait de rencontrer) ainsi que deux clientes d’un certain âge (une
Américaine du Michigan et une Canadienne) bien gentilles. On a attendu que la
voiture des douanes veuille bien nous laisser sortir, puis on est partis dans
St-Pierre. Étonnamment, pour une île relativement petite où on ne peut pas se
rendre bien bien loin, il y avait beaucoup de circulation (surtout comparé à
Terre-Neuve) ! Et, de manière contrastée avec les manières policées de
leurs voisins newfies, les gens conduisent n’importe comment ici !
En arrivant à l’auberge, on s’est vite rendus compte que l’endroit
était magnifique ! C’est certainement un des meilleurs hébergements qu’on
ait fait du voyage (Auberge St-Pierre, pour les curieux !). La famille qui
s’occupait de l’endroit (Pierre, Nathalie et leur fils) étaient tous super
gentils et on s’est immédiatement sentis bien dans ce qui allait être notre
base pour les prochains jours. Ils nous ont aussi obligeamment prêtés un
adaptateur de courant. Ah oui, parce qu’ici, on utilise les prises françaises
et on fonctionne sur le 220 V ! Relisez cette phrase et tirez-en les
conclusions qui s’imposent : aucun appareil électrique, aucune prise de
courant ne peut être achetée par les St-Pierrais à Terre-Neuve, pourtant distante
de seulement 25 km. Tout doit au contraire être importé d’Europe, à plus de
4000 km de là !
La pluie ne lâchait pas. Cependant, on n’allait pas se laisser abattre
pour si peu ! Face à cette température peu agréable, on s’était dits qu’on
irait prendre une pâtisserie dans un café. On est en France, après tout !
On est donc partis faire une petite exploration pluvieuse de St-Pierre. Comment
vous décrire cet endroit ? Imaginez-vous un village français typique du
Nord de la France en bord de mer (disons en Normandie ou en Bretagne), complet
avec ses rues étroites, son église de pierre au centre, ses petites boutiques,
sa pharmacie avec un « + » vert lumineux, ses petits bars et restos
et sa place centrale avec une statue et un drapeau. Maintenant, remplacez la
brique des maisons par du bardeau coloré, téléportez ce village sur un caillou
insulaire à la végétation subarctique et balayé par les vents, et faites
descendre le mercure jusqu’à 5 degrés. Voilà, vous êtes à St-Pierre !
On a eu beau chercher là où le gars de l’auberge nous avait dit qu’il y
avait des cafés, on n’en a pas trouvé d’ouvert et, après un moment, trempés
jusqu’aux os et transis de froid, on a déclaré forfait. De guerre lasse, on
s’est plutôt rabattus sur un fromage et une bière rousse
Miq’Ale (microbrasserie locale) qu’on a dégusté en apéro à l’hôtel. On était dans
un coin de l’hôtel où était allumée la télévision : on écoutait France2 !
« Ah oui, on capte les chaînes canadiennes et françaises » nous a
précisé le proprio ! Soit dit en passant, le dépanneur où on avait acheté
nos victuailles offrait évidemment des produits français, à des prix
comparables à ce qu’on retrouve en France. Ainsi, il y avait des bouteilles de
vin à 5 euros ! Si on peut comprendre la logique de vendre ça si peu cher
en France, là où le vin est produit, ça ne fait cependant aucun sens à St-Pierre,
où tout ça doit être importé à grands frais « de la métropole » comme
on dit ici ! Ça doit forcément être lourdement subventionné (tout comme le
fromage, d’ailleurs) !!! En ce sens, St-Pierre-et-Miquelon présente
beaucoup d’airs de famille avec la Guyane française. Là-bas comme ici, on est
géographiquement très loin d’être en France, et les réalités locales sont à des
années-lumières du quotidien du Français moyen. Cependant, tant dans les
jungles amazoniennes qu’en plein golfe du St-Laurent, culturellement, le lien
avec la métropole demeure a priori assez étroit : on y retrouve les mêmes
produits, on y lit et écoute les mêmes médias, on y parle avec le même accent
parisien, on y voit les mêmes symboles (drapeaux, affiches politiques,
enseignes de pharmacie, bureaux locaux de l’administration…), on y mange la
même nourriture (plus quelques ajouts locaux : des fruits tropicaux en
Guyane, des fruits de mer à St-Pierre) et on y réplique les mêmes habitudes
(les établissements fermés de 12h à 14h, les bistros et cafés comme plaques
tournantes de la vie locale, les restos qui ouvrent tard, les serveurs un peu
bêtes, ou encore une certaine rigidité bureaucratique)… En fait, on pourrait
penser que, dans ces reliquats d’empire, l’éloignement engendrerait un genre de
nationalisme local qui se distinguerait de la mère patrie (notamment en raison
de l’influence des voisins, que ce soit le Canada ou le Brésil). Or, à première
vue du moins, il n’en est rien. Peut-être est-ce justement dû à l’isolement,
qui suppose qu’on se raccroche davantage à ses racines. Peut-être aussi faut-il
être plongé plus longtemps dans la société locale pour réellement apprécier les
nuances sociopolitiques qui existent forcément entre ces mondes. Cela dit, pour
le voyageur, ces ex-colonies paraissent a priori très dépendantes économiquement
et culturellement de Paris, et on y sent une loyauté tout à la fois obligée
(économiquement parlant) et volontaire (culturellement parlant) envers la
métropole (un état d’esprit probablement encouragé aussi par les autorités
centrales, compte tenu du caractère unitaire de l’État français). Je peux me
tromper, mais si on avait pu voyager il y a 100 ans dans les territoires des
empires coloniaux européens où s’était établie une bonne proportion de colons,
j’ai l’impression qu’on y aurait eu le même sentiment.
Mais trêve de réflexions socioculturelles !
Notre apéro nous ayant mis en appétit, on est repartis vers 19h20 pour
aller souper. Croyez-le ou non, alors qu’à Terre-Neuve il était impensable de
trouver un resto ouvert après 20h, ici, rien n’est ouvert avant 19h ! Aussi,
il était indispensable de réserver, car il y a trop peu de restos sur l’île
pour la demande, alors les quelques établissements sont rapidement saturés !
Ah, la France! J On a
mangé un vrai festin au bistro « Le feu de braise » : raviolis
au saumon, entrecôte sauce au poivre, accompagné de vin au pichet et d’un
gâteau au fromage pour couronner le tout. C’était agréable de changer
subitement de registre culinaire, après la bouffe très « meat and
potatoes » de Terre-Neuve ! Évidemment, puisque nous étions en
France, les serveurs étaient alignés sur le standard parisien en la
matière ! Bon, ce n’était pas si pire que ça, mais ils faisaient preuve de
ces manières un peu expéditives que quiconque a déjà voyagé dans l’Hexagone
saura tout de suite reconnaître !
Au cours du repas, on a jasé par intermittence à deux cousines
canadiennes de l’âge de nos parents, et qui déplaçaient de l’air ! L’une
d’entre elle était particulièrement enjouée et avait un rire très communicatif !
Elles étaient ici en vacances sans leurs maris respectifs, et avaient bien
l’intention d’en profiter ! Il y avait aussi un jeune couple de Toronto
qu’on avait vu à Rocky Harbor et avec qui on a socialisé aussi. Au moment de
régler l’addition, on a laissé du pourboire… C’était curieusement complexe et
ce n’est que le soir, en revenant à l’auberge, qu’on a réalisé qu’ici, comme en
France, on ne donnait pas de pourboire! Comme quoi il y a toujours de
l’adaptation quand on arrive dans un autre pays, si près culturellement (et
géographiquement) de nous soit-il !
À l’invitation de la cousine tonitruante, on est ensuite descendus d’un
étage prendre un verre au bar le Rustique, en compagnie du couple de Torontois
et d’un autre couple albertain de notre âge. On était vendredi soir et c’était
LA grosse soirée dans ce haut lieu du nightlife st-pierrais (le seul ?).
L’endroit était plein, les filles s’étaient vêtues de leurs plus beaux atours
pour sortir, et un chansonnier réchauffait la foule avec des chansons de
Zachary Richard. Et, parce qu’on était en territoire d’outre-mer français,
devinez ce qu’on trouvait sur la carte des drinks ? Eh oui : du Ti-punch,
la boisson de prédilection des Antilles françaises, qu’on avait découvert en
Guyane ! On l’a fait essayer à nos amis albertains, qui ne parlaient pas
un mot de français et qui ont bien apprécié ce classique du Sud !
On est revenus vers l’auberge dans la bruine glacée, en passant près
d’un groupe de gars un peu louches qui fumaient du pot dans la rue. On a marché
un peu plus longtemps que nécessaire, le temps que Mémé digère son gros repas,
puis on est allés dormir.
Très bonnes réflexions socioculturelles.
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